Anima de Wajdi Mouawad

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« Sans verser dans le récit démonstratif et pesant, Mouawad propose une version moderne des mythes fondateurs de l’humanité en usant des codes des meilleurs thrillers. » François Busnel, in L’Express, 31 octobre 2012

« Au soir, Léonie et moi aimions nous promener dans les rues pour voir devant nous paraître et disparaître nos formes pâles aux lumières des lampadaires. La disparition des êtres est un coquillage vide. Tu le colles à ton oreille et dans ce vide quelque chose bruit. Dans la mienne, quelque chose d’horrible continue à bruire, mais je ne sais pas quoi. » In Anima, Actes Sud, 2012 p. 287

 Wahhch Dedch est sur le chemin de la mémoire. Mais avant de savoir, d’arriver à bon port, il va devoir traverser les Etats Unis à la recherche du meurtrier de sa femme. Wahhch est un homme à l’humanité blessée. Un homme nu, à vif. Son envie de connaissance et de reconnaissance est immense. Il avance malgré et contre. Il avance. Et les animaux sont là qui l’observent, le guident, le protègent. Nous racontent, nous le racontent. Le tiennent  à distance jusqu’au dénouement.

« Me tenant immobile sur la surface inclinée de son genou, j’ai vu la lumière trembler à l’orée défaite de ses yeux. Dans la clarté pâle du printemps, il était assis face au fleuve. C’était la fin du jour. Je rentrais avec mes compagnes lorsque je l’ai aperçu au détour du chemin. Il semblait fourbu, il avait dû beaucoup marcher, la fatigue l’écrasait. Il s’était relevé pour se diriger vers le rocher au pied duquel se trouvait, dissimulée, l’entrée de notre fourmilière et s’y était laissé tomber. » In Anima, Actes Sud, 2012 p.40

Le meurtre de sa femme est une abomination. L’homme qui l’a tué est un monstre, un animal humain.  Wahhch ne veut pas se venger. Il veut juste le rencontrer : « Je dois voir le visage du type qui lui a fait ça ». Il va s’obstiner et cette quête l’entraine au plus profond de lui-même.

« …je ne connais pas mon cauchemar, je n’en garde aucun souvenir, je n’ai jamais vu une photo de Sabra, je n’ai jamais vu une photo de Chatila. Depuis qu’un homme est venu me déterrer et me sauver, je n’y ai jamais remis les pieds.«  In Anima, Actes Sud, 2012 p. 280

Wajdi  Mouawad est dramaturge, metteur en scène et comédien. Anima est son deuxième roman.
 On trouve dans son œuvre une magnifique, une flamboyante poétique des émotions et des lieux. Elle est ici très forte puisque Wahhch Dedch traverse les USA en passant par des villes dont les noms résonnent comme les lieux d’un ailleurs chargé d’histoire antique ou moyen-orientale. Des villes, personnages à part entière. Wajdi Mouawad s’en est expliqué dans un entretien :

« … Je lisais dans des livres des phrases comme : « Et en 1861 la guerre civile a fait rage à Lebanon ». Evidemment dans mon cas, lire une phrase pareille,  ça me renvoyait tout de suite à une autre guerre civile dans un autre Lebanon, nécessairement. Et tout à coup la question de ce que c’est que l’exil, la question de ce que c’est que la mémoire de l’exil et la mémoire de l’exilé [travail de mémoire]qui peut-être ne se fait pas à travers le pays perdu mais qui se fait au contraire à travers le pays de l’exil en tant que tel. » [transcription d’un entretien, publié sur Youtube.fr le 17 juil. 2012 par Actes Sud]

Carthage (Missouri), Caïro (illinois) Angola(Indiana), Thèbes (Illinois), Cabool (Missouri), Ulysses (Kansas), Hebron (Nouveau Mexique)…
« A travers ces noms-là toute une mémoire resurgit et le ramène à un fondement qui est le sien et qu’il n’aurait jamais pu découvrir qu’en passant à travers le territoire de l’autre, à travers la langue de l’autre et à travers l’autre absolu qui est l’animal »  [transcription d’un entretien, publié sur Youtube.fr le 17 juil. 2012 par Actes Sud]

Ce roman magistral, épique et effroyable me touche au cœur. Me touche terriblement. Tout ce qu’écrit Wajdi Mouawad  me bouleverse, me hante, tout comme sa violence littéraire m’épouvante. Violence nécessaire d’un homme qui n’en finira jamais d’écrire ni de crier.

François Busnel :
« Pourquoi autant de violence crue ? »

Wajdi Mouawad :
« Enfant il y avait une énorme sirène qui lançait son cri pour avertir la fin des usines. J’adorai aller me mettre en dessous de cette énorme sirène et l’entendre hurler. J’avais l’impression que quelque chose était capable de hurler aussi fort que ce que je portai en moi et que mes cordes vocales n’étaient pas en mesure de produire comme puissance de son. Et je crois que cette sirène je vais la retrouver plus tard par la littérature. C’est-à-dire quand j’ai lu les romans. Quand j’ai lu Kafka, quand j’ai lu Céline, quand j’ai lu Julien Gracq. Je retrouve cette puissance vocale de la littérature. Et chez moi elle se traduit beaucoup par l’action, par l’histoire, par les gestes qui ramène aussi aux gestes de la guerre civile. Il faut quand même que je l’assume. C’est-à-dire ces cinq ans de guerre. Ces bombes qui tombent. Les histoires de massacres. Évidemment ils se sont sédimentés dans l’enfant que j’ai été et ressortent sous forme de narrations, qui ne peut pas être, qui pourrait… mais je ne sais pas le faire autrement que comme ça. »
[Extrait retranscrit de La Grande Librairie du 1 novembre 2012]

Divane

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Divane est une commodité de la conversation. Qu'elle soit en velours côtelé ou en cuir pleine peau, Divane est toujours romanesque.