Dernier jour sur terre, de David Vann ; Le Film des questions, de Frank Smith

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dernier jour sur terre, de David VannIl est troublant de lire, à quelques jours d’intervalle, deux livres abordant, chacun à sa manière, le sujet des tueurs de masse, publiés (en France) la même année (2014) à quelques mois d’intervalle (mai et septembre).
On définit par tueur de masse un individu qui, en un temps limité, circonscrit à quelques heures voire quelques minutes, dans un espace réduit (voire unique), tue et blesse le plus souvent à l’arme à feu des individus qu’il les connaisse ou pas.
Le « cas » le plus connu est celui de Colombine, en 1999, surmédiatisé et objet de deux films, l’un documentaire (Bowling for Colombine, de Michael Moore), l’autre de fiction (Elephant, de Gus Van Sant), mais d’autres événements de ce type ont aussi marqué les esprits.
Il est intéressant de mettre en parallèle ces deux livres, proches quant au sujet, complémentaires quant à l’approche, mais diamétralement opposés quant aux conceptions et portées.
Les deux auteurs ne s’intéressent pas aux meurtriers de masse ayant commis le plus de crimes, mais à deux cas que l’on pourrait qualifier de non spectaculaires, si tant est que cela ait un quelconque sens en l’espèce.
En février 2008, dans un des amphithéâtres de son université, dans l’Illinois, Steve Kazmierszak, 27 ans, tue cinq personnes et en blesse dix-huit avant de se donner la mort.
En mars 2009, dans trois communes du sud de l’Alabama, Michael Kenneth McLendon, 28 ans, tue dix personnes (dont cinq membres de sa famille) et en blesse six avant de retourner l’arme contre lui. David Vann, écrivain états-unien remarquable et remarqué1 s’attache, par une enquête minutieuse, à dresser le portrait du tueur, brillant étudiant en sociologie, appuyant ce portrait sur un parallèle entre la vie de Kazmierszak et la sienne (père absent, passion des armes,…), disant en creux : « J’aurais pu aussi passer à l’acte » mais concluant ouvertement par : « Il s’avère que je n’ai pas tant de points communs avec Steve ».Manière de se démarquer.
L’enquête (puisque c’en est une – entretiens avec les proches, amies, amis, amantes, professeurs,…-, lectures des échanges par mail, rapports de police, vie exposée pas à pas, jusqu’aux derniers jours, narrés heure par heure, et la tuerie, décrite minute par minute, …) pourrait être froide, distanciée, s’il n’y avait cette mise en parallèle avec sa propre histoire (suicide du père par arme à feu, usage illégale des armes acquises en héritage, parties de chasse au cerf2,…). Le propos de David Vann dans ce livre n’est pas éloigné de celui déjà exposé dans Sukkwan Island ou Désolations (éd. Gallmeister, 2011) : dénoncer, par l’exemple, les dysfonctionnements d’une société basée sur la violence, et l’acceptation par la majorité de celle-ci comme inéluctable (échecs récurrents des tentatives de loi cherchant à restreinte la vente des armes à feu). L’écrivain abat aussi de nombreux pans du fameux « rêve américain ».

Pas de cela chez Frank Smith, écrivain français qui mène, livre après livre, expérience après expérience (vidéos, entretiens, radio,…) un véritable laboratoire de langue (voir son site http://www.franksmith.fr/) dans une recherche continuelle du « Comment dire ? ». Il a construit son court (100 pages) livre autour de deux axes, bien distinctifs dans la constitution du livre, puisque les pages alternent mais ne se mêlent pas :
1. Le récit factuel de la tuerie par Michael Kenneth McLendon, dans un style purement « objectiviste », s’attachant à dire les faits, sans commentaire, sans fioriture, usant de formules telles : Le fait est que… On dit que… Il a été établi que…, façon de faire qui rejoint, à une certaine distance, l’aspect journalistique du livre de Vann, avec encore plus de détachement : nulle enquête, rien que les faits tels qu’ils ont pu être décrits dans les médias écrits et parlés. Un procédé de distanciation mais aussi de mise en lumière parfois violente tel qu’on a déjà pu le lire dans le perturbant Guantanamo du même Le Film des questions, de Frank SmithFrank Smith3.
2. Une kyrielle de questions qui relèvent du procédé de la réflexion d’un artiste avant la création d’une œuvre, ici, en l’occurrence, un film en devenir (« Le film des questions ») de 45 minutes (la durée de la tuerie) qui suivra le cheminement du tueur, en marquant des « stations » (vocable utilisé par l’auteur, à l’instar des stations d’un chemin de croix christique).
Ces questions qui emplissent des pages entières alternant avec la relation des faits semblent relever parfois de l’écriture automatique, par un procédé de répétitions :

Est-ce qu’on pose des questions ?
Est-ce qu’on pose des questions là où il y a des images ?
Est-ce qu’on pose des questions là où il y a des coupes de paysages ?
Est-ce qu’on pose des questions là où il y a des blocs de paysages tranchés, segmentés par une caméra qui les saisit ?
(…)

Il s’agit aussi pour l’écrivain non d’écrire un scénario ou de le commenter a priori mais de mettre sur le papier toutes ces questions que l’on est en mesure de se poser sur l’acte de création. Mais aussi sur l’acte meurtrier qui sert de « pré-texte » au projet de film.
Ces répétitions, ces questions sans réponse créent un malaise, parce que l’on sait pertinemment qu’il n’y a pas de réponse à la question de ces tueries de masse dans une société dite civilisée.

La langue de Frank Smith est poésie en ce sens qu’elle oblige à la réflexion, au questionnement, plus peut-être encore que ne le fait le récit de David Vann, ce qui n’enlève rien aux qualités puissantes de « Dernier jour sur terre ».

Deux œuvres remarquables, dans leurs ressemblances, dans leurs différences, pour aborder un thème qui reste le cœur des préoccupations de l’homme (et des artistes qui cherchent à mettre des mots dessus) : la mort.

Dernier jour sur terre, David Vann, traduit de l’américain par Laura Derajinski, Éditions Gallmeister, collection Totem, septembre 2014, 256 pages, 10,50 €, en librairie, http://www.gallmeister.fr/
Le Film des questions, Frank Smith, Éditions Plaine Page, Collection Connexions, mai 2014, 100 pages, 10 €, http://www.plainepage.com/

Par Jacques Fournier

 

1 Sukkwan Island, son premier roman paru en France, 2010, éd. Gallmeister, a reçu le Prix Médicis étranger 2010.
2 La chasse au cerf est le point de départ du drame noué dans son roman Goat Mountain, paru en même temps que Dernier jour sur terre, éd. Gallmeister.
3 éd. Le Seuil, 2010. Guantanamo qui vient de paraître… aux États-Unis après avoir fait l’objet d’une adaptation théâtrale par Éric Vigner.

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