levée des ombres, de Françoise Ascal

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levée des ombres de Françoise Ascal et Philippe Bertin« Apprends par cœur le lieu. C’est le seul chemin vers le poème » Thanassis Hatzopoulos

Écrire sur un lieu, écrire un lieu n’est pas l’acte le plus aisé qui soit. Françoise Ascal s’en sort admirablement avec cette « levée des ombres » qui rend compte de l’histoire et de l’instant présent de l’abbaye d’Aniane (Hérault), fondée au VIIIe siècle, détruite pendant les guerres de religion et la Révolution, devenue au XIXe siècle filature, puis maison de détention pour adultes puis colonie pénitentiaire pour mineurs puis « Institution publique d’éducation surveillée » jusque 1994, abandonnée par le Ministère de la Justice, pour être enfin rachetée par la Communauté de communes Vallée d’Hérault qui a demandé à l’auteure et au photographe Philippe Bertin de garder mémoire du lieu avant sa restauration.
C’est dire s’il fallait s’imprégner des divers espaces de l’abbaye, ou tout au moins de ce qu’il en reste :

le beau mot d’Abbaye
rabattu au sol
entre ronces et tags
écorché par des années de délaissement

domine dans les écrits.

Après quelques pages d’ « introduction » (ce livre se lit dans sa continuité) pour nous « mettre dans l’ambiance »

Trop
Trop de portes
Trop de fenêtres
Trop d’escaliers couloirs étages

Ou, plus loin :

Les fils électriques arrachés, les cloisons éventrées (…)

Déjà pointe ce qui sera le cœur du texte :

Vastes salles cloisonnées en niches
Mieux asservir
Mieux tenir en laisse

Alternant textes aux lignes courtes et blocs de prose, Françoise Ascal s’attache plus particulièrement à cette page douloureuse de l’histoire du lieu que fut la colonie pénitentiaire pour mineurs, car

Comment avancer dans l’aujourd’hui mouvant, l’aujourd’hui incertain, si nos assises manquent, si notre histoire proche ou lointaine reste muette ?

Elle donnera donc la parole aux enfants parce que « Le poème attendu appelle à lui des ombres restées floues ».

et pour

Atteindre « le vierge, le vivace, le bel aujourd’hui » des temps lointains – le bel endormi de nos mémoires collectives, toujours prêt à renaître, à livrer quelques secrets sous les gravats, à faire surgir un troupeau d’ombres aux bouches murmurantes.

L’auteure ne s’est pas contentée de dire les lieux, elle a aussi fouillé son histoire, la reconstituant par bribes au fil des pages, là un article de presse (« …tout un ramassis d’individus tarés, au moral atrophié,… »), ici les travaux du docteur César Lombroso qui dressa la liste des traits morphologiques de ces « criminels nés ». Elle cite l’anarchiste Zo d’Axa qui dénonça « une pépinière d’enfants martyrs » ; l’académicien Émile Faguet à propos de ces « bandits imberbes », qui représentent, disait-il, « le plus grand danger social » ; Bernard de Clairvaux quand elle en appelle aux « vestiges vibratoires de la part spirituelle du lieu ». La poète se fait historienne mais reste poète.
Elle ne pouvait s’arrêter à cela et le parallèle rappelé avec l’actualité (rapport Bockel de 2010 préconisant le dépistage des « troubles des conduites ») fait froid dans le dos.
La femme qu’elle est déplore l’absence de femmes dans cette colonie qui « regorge de mâles et d’enfants mâles » et « hisse sa virilité comme un drapeau ». Un homme eut-il relevé cette « anomalie » ?
Le poème qui « s’enracine dans une abbaye dévastée » et le présent (des enfants qui « ont soulevé la poussière de l’abbaye »), parce qu’ « Il est temps de secouer les énergies mortifères cousues dans ce carré de mémoire », closent ce texte fort et touchant.
Les photographies suivent la même option sans être illustratives. Philippe Bertin a fait le choix d’une mise en vis-à-vis de négatifs d’images commandées par le Ministère de la Justice en 1929 et de son propre travail photographique des mêmes endroits, clichés filtrés par l’infrarouge, qui montrent les dégradations et les tags, les portes arrachées et les détruits. Pas d’apitoiement dans ces images violines devenues intemporelles et ces vertes qui permettent d’échapper à la dimension du reportage.

Textes de Françoise Ascal, photographies de Philippe Bertin, éditions Atelier BAIE, 2013, 72 pages, 20X20, 20 €, www.editions.atelierbaie.fr

Par Jacques Fournier

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