N, de Philippe Jaffeux

VN:F [1.9.14_1148]
Rating: 0.0/5 (0 votes cast)

N de Philippe JaffeuxEst-ce un abécédaire ? Un abécédaire d’abécédaire ? Que penser de  N, L’e n ieme qui ne représente qu’un quinzième de la création littéraire de Philippe Jaffeux Alphabet. Ce projet hors norme de 390 pages est composé de 15 textes de 26 pages chacun, titré de A à O. Chacun de ces textes déclinant à leur tour les 26 lettres de l’alphabet selon une contrainte spécifique. Chaque contrainte est expliquée par des Notes et des Précisions qui précédent chaque texte et qui font partie intégrante de l’œuvre. L’ensemble questionne le lecteur  notamment sur l’aspect conceptuel d’un tel projet. Alphabet est dédié au père de l’auteur.

Après la lettre O L’AN, paru à l’Atelier de l’Agneau,  N, L’e n ieme, paraît aujourd’hui  chez Passage d’encres dans la Collection Traces. Il n’est rendu accessible que par le filtre d’un procédé de transcription du texte qui suit :
«La lettre N, intitulée « L’énième », est composée de 26 carrés de 14 cm (et donc d’une superficie de 196 cm2). Chaque carré contient 26 phrases, 33 lignes et 32 interlignes ainsi que 196 lettres n dont chacune des apparitions est décalée. La ponctuation progressive consiste à mettre en exposant la dernière lettre des 26 phrases de la page A jusqu’aux 26 dernières lettres des 26 phrases de la page Z. La pagination élève chaque lettre de l’alphabet à la puissance n. La lettre n disparaît sur la dernière phrase avant de réapparaître dans un mot final qui annonce la lettre O. »
On voit ici la complexité et la précision de la contrainte formelle. Elle rend le texte difficilement lisible.
Faut-il apparenter ce texte au lettrisme ? Ou à ceux écrits avec les contraintes de l’Oulipo ? Je choisi  d’y voir le fruit du travail d’un être singulier prit dans des problématiques intimes de son existence. La subtilité du procédé  graphique et arithmétique comme la précision  des mécanismes expliqués dans l’avant-propos ci-après dépassent autrement l’existence du texte :
« Les décalages s’effectuent aussi sur les lettres n mises en exposant. Sur la page N les lettres n sont toutes mises en exposant. Les mesures récapitulatives dans N sont des décalages de lettres n, nombre de lettres mises en exposant, pages (ou carrés), lignes et interlignes, phrases et sur la 25e ligne de la page Z, une mesure récapitulative à partir de la lettre A. Afin de contenir 26 phrases, écrites sur 33 lignes, dans un carré, celui-ci ne mesure pas exactement 14 cm. »
Associé, semble-t-il,  lors de sa conception à l’outil informatique, N est rendu pour ainsi dire et paradoxalement illisible par ce cryptage complexe expliqué dans les notes préliminaires. Ces Notes et ces Précisions, donnent des explications arithmétiques et formelles que le lecteur ne suit qu’avec difficulté, comme un masque posé sur le texte qui brouillerait les pistes des motivations profondes d’un tel travail. Une façon peut-être d’admettre l’inouï d’une vie incontrôlable en rationalisant formellement les codes possibles d’une narration impossible. Cependant l’intérêt du texte qui se situe probablement  dans ces limites conserve son mystère entier.

Tant il est délicat de le lire, je situerai N au médian de l’écrit et du pictural. Dès lors que dire de ces «  26 carrés de 26 cm d’une superficie de 196 cm2 »  récurrents et sur lesquels le texte se développe ?  Que voir dans ces carrés sombres maculés de minuscules espaces blancs sur la page ? Peut-être un clignotement entre les n ? Un oubli ou un manque ? Quelle est cette œuvre qui se place entre deux sémiotiques possibles ?  Littéralement que dit-elle ? En voici des extraits choisis :
Un vide souterrain célèbre l’apparition d’une distance sous une lumière cosmique ; Je caricature l’alphabet d’une image lorsque je comble le fond d’un spectacle au moyen d’un manque exact ; Le rôle d’une page prise à son propre jeu construit la scène d’un hasart réglé sur une tautologie destructive ; Cent quatre-vingt-seize excentricités mémorisent une page difforme  pour radicaliser la mise au carré d’un oubli traumatique ; Cent quatre-vingt-seize formules vides métamorphosent les côtés d’un carré en une quatorzième lettre magique ; …

À ma lecture, le sens littéral du texte ne cesse de discréditer la crédibilité de son langage qui renvoie aux normes même de sa construction dans une logorrhée parfois incantatoire. Le  texte emploie aussi des termes mystiques et magiques, ou d’autres  qui montrent une défiance au langage en employant les formulations suivantes : une écriture impraticable… ; un jeu disposé à contourner la rhétorique d’un décor défiguré… ; Un ordre ignoré par un chiffre ponctue la quatorzième leçon d’un abécédaire illisible ; (C) ; La transparence d’un alphabet héroïque se résorbe au contact d’un écran  en vue d’obscurcir la diffusion d’une écriture grotesque ; (X)…Je mélange des outrances avec des éclats de papier… ; Autant d’exemple qui montrent l’esprit dans lequel l’auteur nous transmet ces textes. Comme pour dire peut-être que ce qui est essentiel n’est pas le texte lui-même mais la pulsion du geste créateur. Il souligne aussi une impossibilité à exprimer ce qui serait pour l’auteur inconcevable et indicible. Avec ce texte Philippe Jaffeux voudrait changer l’ordre de la réalité en triturant l’alphabet, son organisation et les codes textuels qui en résultent. Comme si par ce processus – Magique ? Incantatoire ? Mystique ? l’ordre des événements passés pouvait en être changé. Dans l’espoir peut-être de reprendre le cours d’une histoire personnelle avec le père avant qu’elle ne se soit interrompue.

La complexité des procédés, différents à chacune des 26 lettres, employées pour l’écriture d’Alphabet montre l’élaboration titanesque qu’aura mobilisée cette œuvre singulière dont N, L’e n ieme fait partie. C’est ce quelque chose de démesuré qui fait d’Alphabet une œuvre. Cette élaboration influe sur les formes du texte, remet en cause les codes usuels d’écriture/lecture et nous interpelle. Le  rappel en un seul document (disponible sur le site de l’auteur (http://www.philippejaffeux.com/)) des Notes et Précisions  pour les 15 lettres montre leur importance et leur intégration entière à l’œuvre. Elles contiennent des variables,  font état de poids, de longueurs, de nombres, de tailles d’octets… Incorporent des signes de ponctuations, jouent avec des lignes, des interlignes… Leur conception mélange symbolique du signe, calcul arithmétique et binaire, jeu autour des formes…  qui toutes interpellent le lecteur. Cette élaboration est démesurée ! Dantesque ! L’intérêt de cette œuvre est principalement à voir dans cette démesure d’énergie à créer des systèmes d’écritures. Et il faut se demander si la démesure de la conception d’Alphabet  n’est pas une réponse de l’auteur  face un événement majeur de la vie, vécu comme traumatique et inadmissible. La littérature, la poésie, l’art d’une manière générale aide à vivre et à lutter contre les événements éprouvant de la vie. Je pense qu’Alphabet dans sa singularité et son outrance en témoigne.

Passage d’Encres éditions, Trace(s), ISBN :978-2-35855-077-2, 1er Semestre 2013, 36 pages

Par Hervé Martin

Mots-clés : ,