Un cadastre d’enfance, de Roland Nadaus

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Un cadastre d'enfance de Roland NadausUn cadastre d’enfance vient de paraître aux éditions Henry dans la collection La main aux poètes dont le catalogue s’accroît régulièrement  depuis sa création en 2009.
Dans le texte préliminaire en prose Journal d’enfance, Roland Nadaus, à travers le regard de l’enfant qu’il fut situe un lieu, La baraque, pose les unités de temps, Aujourd’hui, Demain, Hier, Présentement ! décrit le contexte de scènes où se joua la comédie humaine d’un quotidien populaire. L’enfant y percera en silence les secrets familiaux qui le concernent intimement.

Dans la maison des secrets
l’Enfance grandit sans murmures
- car les enfants devinent tout en silence -.

Là, des personnages s’animent, Môman, Mémère-Boiteuse, Monica Ramos, l’oncle Gus, et avec eux dans la confusion du regard de l’enfant, l’image troublée du Père qui ne cesse d’être interrogée. À toutes les pages, l’enfant est présent. C’est lui qui écrit les poèmes, lui qui rappelle ses souvenirs, lui qui trace les méandres tourmentés de sa vie naissante

Qui a prétendu que l’enfance
était l’âge de l’innocence
et le plus charmant de la vie ?

écrit Roland Nadaus. Il n’est pour s’en convaincre que de lire les poèmes.
Se succèdent alors des scènes pittoresques,

Sous mes yeux éblouis
d’apprenti sorcier
elle pissait pissait
pissait  plus fort que Paul Dukas

des portraits tendres, tel le poème intitulé mon vendredi à moi. Mais aussi des situations ou des souvenirs qui suscitent la gravité et touchent le lecteur

Oui : mon enfance
m’étrangle
quand je respire la nuit….

Et dans cette succession où l’alternance des poèmes nous conduit, le lecteur passe du sourire à l’étonnement, de l’interrogation à l’émotion retenue,

Le cœur noir de mon père
le cœur rouge de ma mère
battaient de la même angoisse

d’où le poème suivant soudainement  nous  soustrait par une rupture de ton ou l’avènement d’une scène singulière.

Malgré le ton distancié, la gravité et la densité du propos surgissent avec force. Cependant Roland Nadaus maîtrise ici la difficulté d’écrire un livre au plus près de soi, sans succomber au risque d’un affect qui serait trop présent. Il réussit ce livre au sujet délicat avec des poèmes où l’auteur a su lier pudeur et sincérité. Une enfance où notre regard  ne se penche jamais sans son pendant de gravité empli d’une vraie empathie.
Quand on découvre que le titre du livre est lié à une confusion qu’enfant Roland Nadaus établissait entre les mots cadastre et cadavre, on pourra le lire alors avec justesse. Le cadastre est ici le livre où chaque poème porte un titre souligné comme pour rendre hommage à ces moments de l’enfance disparus à jamais.  Deuil de moments heureux ou mémorables, deuil des êtres aimés bien sûr, comme la mère disparue récemment

Dans le cadastre de mon enfance
il y a des parcelles d’éternité
- ma mère en est une –

emportant avec elle sinon tous ses secrets, du moins tant de réponses aux questions restées en suspens.
Les situations évoquées dans le livre sont graves, sensibles et contribuèrent à la formation d’un enfant. Comment parler de son enfance ? Sans doute la tonalité donnée aux poèmes et le temps qui a passé l’ont permis aujourd’hui pour Roland Nadaus, après que l’homme, le poète et l’écrivain ont tracé leur chemin.

Mais ce livre raconte également l’histoire de tous les enfants, celui que nous fûmes aussi, dans l’incapacité de conduire notre propre vie et l’obligation de la subir, pour le meilleur ou pour le pire. Le dernier texte, La soupe aux vers de terre, pourrait bien être une allégorie  à cette situation.

Au commencement était l’enfance, cela durera toute une vie ! Elle nous accompagne l’enfance dans notre carcasse qui se développe, s’étend, s’épaissit dans ce corps qui supporte notre être. À le regarder il semblerait que l’enfance se soit enfuie, si ce n’est que l’enfant y est toujours présent. C’est du moins le cas pour Roland Nadaus. Il est en lui l’enfant, le protège, revendique en son nom. Et il fait bien, car il aide à ne pas devenir des adultes perçus comme injustes ou insensibles qu’aucun enfant ne voulut être. Comment construit-on une vie d’homme ? Si la République et l’école l’ont permis, les conditions d’une vraie résilience parfois sont nécessaires. Et il n’est pas de résilience sans amour.

O mon enfance ensorcelée d’amours tristes et
de guerre
- c’est pourtant toi qui m’as appris à aimer -.

Roland Nadaus a réussi un parcours en œuvrant à sa vie sans avoir renié l’enfant en lui avec ses désirs et son besoin de justice.

Enfant je fus
enfant je demeure en secret
- bien plus lucide que les Grands -.

Éditions Henry, ISBN 978-2-36464-035-6, Novembre 2012, 126 pages, 6 €, ZI de Campigneulles-les-Petites 62170 Montreuil-sur-Mer / editionshenry.com

Par Hervé Martin

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